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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 13:32

« Nous sommes dans une logique de schizophrénie républicaine »

Par Benjamin Seze

Le sociologue El Yamine Soum. Copyright : Christian Adnin
ENTRETIEN - Les personnes issues de l’immigration sont de plus en plus présentes au sein du personnel politique français. Mais cette évolution quantitative se heurte encore à de nombreux obstacles, dont le moindre n’est pas l’utilisation même du terme « diversité », comme l’explique le sociologue El Yamine Soum.

TC : Avec Vincent Geisser, vous avez publié  il y a quatre ans une enquête sur la diversité dans les partis politiques (1). Quel était le fond de votre propos ?

El Yamine Soum* : Il s’agissait d’un travail socio-historique que nous avions entrepris bien avant les élections de 2007. L’idée était d’essayer de comprendre pourquoi, depuis les années 1980 et la marche pour l’égalité contre le racisme, on observait toujours un retard français en matière de représentativité des personnes issues de l’immigration dans le champ politique français. Car si l’on constate bien une poussée quantitative depuis une trentaine d’années dans les collectivités territoriales, un certain nombre d’études montrent que le manque de représentativité demeure. Particulièrement au Parlement et aux postes de maires.

Comment expliquer ce manque de représentativité ? La politique n’intéresse-t-elle pas les Français issus de l’immigration ?

Non, les candidats sont là. Il y a notamment une tradition militante chez certaines « minorités ». Chez les Algériens, dès les années 1930, il y avait des réseaux militants encadrés par le Parti communiste. Et aujourd’hui, on constate une poussée de ceux qui sont étiquetés « de la diversité », notamment dans la classe moyenne. Nous sommes passés d’une génération ouvrière à une génération qui se diversifie, avec un meilleur niveau d’éducation pour une partie d’entre eux. Ce sont des gens qui sont installés et insérés économiquement. Certains ont envie de s’investir politiquement, d’accéder aux lieux de pouvoir. Mais cela coince.

Il y a des bloca­ges – l’on retrouve par ailleurs dans la société –, une sorte de plafond de verre. Et particulièrement en politique, où l’on parle de fiefs, et où domine une logique de « placisme » selon laquelle chacun reste à sa place. C’est là que l’inconscient colonial réapparaît, se traduisant par un discours selon lequel « il faut attendre », ou par une remise sur la table de la question de la compétence. Cette question de la compétence et de l’éternelle jeunesse est permanente pour les personnes issues de l’immigration postcoloniale.

Pendant la colonisation, l’Autre a été pensé comme inférieur et a été inférieur juridiquement. Tout cela a façonné un imaginaire de l’Autre que l’on ne considère pas comme un égal. Et cela continue aujourd’hui à jouer malgré une citoyenneté de droit acquise.

Pourtant en 2007, Nicolas Sarkozy a insisté sur la place de cette « diversité ». Il a d’ailleurs nommé des personnalités telles que Rama Yade, Rachida Dati et Fadela Amara dans son gouvernement…

C’est ce nous appelons avec Vincent Geisser la « diversité cosmétique » : le fait de mettre en avant quelques personnes issues de minorités sans remettre en cause la façon dont fonctionnent les partis politiques en France.

Mais alors comment promouvoir la diversité ?

Le concept même de diversité me gêne. Nous sommes dans une logique de schizophrénie républicaine : d’un côté, on dit qu’on est opposé au comptage ethnique, et, de l’autre, on élabore des statistiques de la diversité. Quand, au Parti socialiste, on dit qu’on a tant de pourcentages de diversité au sein du secrétariat national, on est de fait dans une forme de comptage ethnique en dehors de la tradition républicaine.

D’où la question : la diversité ne serait-elle pas une nouvelle forme d’ethnicisation qui ne dit pas son nom ? Aujourd’hui, elle s’est installée, notamment dans les médias qui évaluent et chiffrent cette diversité avec des ambiguïtés surprenantes. Pour donner un exemple concret : pourquoi Manuel Valls, né en Espagne et naturalisé Français, n’est-il pas estampillé « issu de la diversité », alors que c’est le cas de Rachida Dati, qui, elle, est née en France ?

De même, il est assez étonnant que quelqu’un qui vient des Antilles françaises soit considéré de la diversité alors que ce sont des territoires qui étaient français bien avant la Savoie, le Comté de Nice ou la Corse.

La mise en avant de figures issues des « minorités visib­les » n’est-elle pas cependant nécessaire pour faire progresser la représentativité en politique ?

D’un point de vue symbolique, elle peut avoir un intérêt : donner une image de réussite qui peut à la fois encourager des jeunes étiquetés « de la diversité » et changer la perception qu’ont certains des personnes issues de l’immigration, donc contrecarrer les discours stigmatisants et diviseurs. Mais cette « promotion de la diversité » est à double tranchant. En projetant des personnes comme cela, on aura du mal à en faire des figures politiques banales. On va avoir tendance à leur en demander plus, à tiquer, par exemple, sur leur manière de parler, de s’habiller, à remettre constamment en cause leur légitimité et leurs compétences.

Cela conduit aussi à certaines pratiques étranges d’opposition entre deux personnes, sur une liste électorale, sur le simple critère ethnique pour un poste « réservé à la diversité ». Ils ne sont pas dans une logique de concur­­rence normale dans un parti, qui devrait être sur le fond, sur les idées, sur le fait de convaincre les militants d’être le meilleur candidat.

Enfin, au niveau local, pour choisir le candidat, on va parfois « s’adapter » à l’électorat. On le voit notamment dans certains arrondissements de Paris ou villes de banlieue qui concentrent une forte population issue de l’immigration. Dans une démocratie qui devient parcellaire, on va essayer de ré­pon­dre à chaque parcelle. Cela pose question sur quelque chose de plus profond.

De quoi voulez-vous parler ?

Est-ce qu’aujourd’hui la France est capable de s’adresser à des citoyens, comme cela a été le cas auparavant ? Ou se dirige-t-on vers une société où, de plus en plus, on s’adresse à des groupes et non pas à des individus ?

J’ai assisté à un dîner de l’UMP dans le 13e arrondissement de Paris, où les responsables politiques s’adressaient à ce qu’ils considèrent être la communauté asiatique. J’ai pu entendre à ce dîner des phrases du type : « Vous, vous êtes intégrés, vous êtes libéraux, vous ne posez pas de problè­mes de sécurité. » Nous sommes là typiquement dans une logique d’opposition entre « communautés » où l’on va essayer de s’adresser à des leaders, un peu comme en Grande-Bretagne. On peut alors parler de volonté multiculturaliste, d’une construction par le haut dans laquelle on nie la question sociale. Car quand on essaie de s’adresser à une communauté, on ne voit plus les logiques normales à l’œuvre dans une démocratie. La question raciale ou ethnique tend à remplacer la question du lien social. Cela permet aux politiques d’éviter de prendre en considération des réali­tés transversales entre différents secteurs qui vivent les mêmes choses. Va naître un sentiment de « d’abord moi ou ma communauté ».

De même, lorsque certains promeuvent la diversité pour que les pro­b­lématiques des « minorités » soient mieux relayées. Là encore, on peut s’interroger : sommes-nous dans un modèle communautaire ou dans un modèle républicain qui fonctionne en termes de problèmes économiques et sociaux, avec un clivage politique gauche-droite ?

Enfin, à force de faire de l’identité une politique, est-ce qu’on ne finit pas par figer des identités qui demeurent pour l’instant virtuelles, floues, complexes, évolutives ? La focalisation autour de l’islam est symptomatique.

Pour revenir sur la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007, il faut mettre en parallèle ce discours sur la « diversité » et les nominations de Rama Yade, Rachida Dati et Fadela Amara – sur lesquelles il a beaucoup communiqué –, avec le choix, la même année, de créer un ministère de l’Identité nationale. D’un côté, on essayait de fixer des frontières à l’identité française, en stigmatisant l’Autre – même si ce n’est que d’un point de vue sémantique car on ne change pas le droit, fondement de la citoyenneté française –, et, de l’autre, on prétendait choisir qui, chez l’Autre, était intégrable. Nous ne sommes plus ici dans la logique républicaine qui consiste à dire qu’il n’y a pas de différence entre les ci­toyens. Nicolas Sarkozy portait clairement une vision multiculturelle et segmentée de la société.

On n’a donc pas encore banalisé le rapport à certains citoyens français. Le fait d’en avoir fait une seconde catégorie au niveau du langage ( « issus de la diversité » ) démontre qu’aujourd’hui encore, on n’arrive pas à considérer l’Autre comme un citoyen normal.

Peut-on alors, selon vous, favoriser l’émergence de personnalités politiques issues de l’immigra­tion sans faire dans la « diversité cosmétique » ?

Bien sûr. Si certaines personnes issues de l’immigration ont percé en politique en bénéficiant de parachutages, parfois en faisant de la diversité leur unique ressource, d’autres ont accédé à des hauts postes de responsabilité après avoir effectué un parcours militant et une carrière politique classiques. Je pense par exemple à Azzedine Taïbi, vice-président du Conseil général de Seine-Saint-Denis et qui pourrait être le prochain maire de Stains.

Comment généraliser ce type de parcours ?

Il faut revoir la façon de faire de la politique en France. Tout d’abord, éviter le cumul des mandats. Il faut ensuite limiter les mandats dans le temps afin d’en finir avec certains élus qui s’accrochent à leur siège. Il faudrait aussi, au sein des partis, essayer de penser une représentation sociale incluant les couches de la population les plus défavorisées.

De même, certains militants qui ont l’étiquette « de la diversité » doivent sortir de ce jeu-là et travailler aux questions de fond qui concerne tout le monde et non pas une partie de la population. On ne construit pas une politique moderne sur l’identité mais sur d’autres enjeux.

Si, déjà, on évite les travers classiques de la politique, cela ne peut que favoriser l’apparition de la pluralité et, automatiquement, l’émergence des militants issus de l’immigration.

Enfin, on pourrait mener au sein des partis une réflexion sur leur mémoire. Notamment autour des questions liées à la colonisation et au rôle ou la position qu’ils ont eu pendant cette période. Non pas dans une logique de repentance mais de reconnaissance. Afin de rompre vraiment avec la question coloniale dans les imaginaires.

D’une manière plus générale, il faudrait une histoire de France plus inclusive : expliquer, par exemple, que la capitale de la France libre, pendant un temps, était Alger. Et que c’est de cette France-là que nous descendons aujourd’hui, et non pas de la France de Vichy qui envoyait des enfants juifs dans les camps. Rappeler aussi que le premier drapeau algérien a été cousu par une Française de l’Est de la France, Émilie Brusquant.

Avez-vous constaté des évolutions positives depuis 2008 et la parution de votre ouvrage ?

Oui. Au niveau local, on constate une progression. Les dernières élections législatives sont aussi un bon signe. Fait inédit, des personnes issues de l’immigration postcoloniale ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale. Mais il faudra petit à petit se détacher du terme « diversité » et finir par considérer ces personnes comme des citoyens normaux.

(1) Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques (voir ci-dessous).
* El Yamine Soum est sociologue, chercheur à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a publié en 2008 avec le politologue Vincent Geisser Discriminer pour mieux régner ( L’Atelier, 204 p., 18,80 € ), une enquête sur la diversité dans les partis politiques français. Il a également dirigé l’ouvrage La France que nous voulons, ( Éd. Les Points sur les i, 2012, 220 p., 19 € ), un essai posant des propositions pour irriguer le débat public, avec un regard jeune et « francoptimiste ».

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Published by République Nous Voilà! - dans diversité-noirs arabes DOM
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commentaires

LILI 26/10/2012 14:46


dur dur!!!

République Nous Voilà! 12/04/2013 09:38



en effet!!!!



RNV en musique.

Les musiques illustre parfois nos articles.