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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 17:03

Les quartiers populaires peuvent-ils s’organiser ? 

Décembre 2006 Pour la première fois, plusieurs associations parviennent à se mettre d’accord pour organiser le Forum social des quartiers populaires. Les Motivé-es à Toulouse, le MIB plutôt implanté dans la banlieue parisienne, DiverCité, association lyonnaise, et Justice pour le p’tit Bard (Montpellier). Rendez-vous pris pour la fin juin à Saint-Denis (93). Quel que soit le résultat des élections. Une trentaine de mouvements locaux ou nationaux les rejoignent par la suite. Marre d’œuvrer chacun dans son coin. Et puisque les difficultés des quartiers sont finalement les mêmes aux quatre coins de l’Hexagone, réunissons les forces pour faire enfin apparaître cette problématique dans la sphère politique et sociétale. Police, justice, prison, engagement, femmes, précarité, logement, mixité sociale, éducation, anciens dans la cité… parler de tout sans tabou. Avec pour objectif commun : s’entendre suffisamment pour faire émerger un mouvement politique susceptible de présenter des listes aux municipales du printemps prochain. Chiche ? Verdict après trois jours, des débats vindicatifs, parfois houleux mais jamais très nuancés.

Vendredi 22 juin / La pluie s’abat sur le village associatif à deux pas du canal Saint-Denis et du Stade de France. Branle-bas de combat : décision est prise de transférer les débats à la bourse du travail. De leur côté, les associations finissent de monter leur stand. Photos, coupures de presse : tous les moyens sont bons pour montrer qu’on agît.
Quelques jeunes dans les parages. « La gauche passe, la droite passe et ici, rien ne change. Ce n’est pas parce que cette fois, on nous affiche Rachida Dati, Rama Yade ou Fadela Amara que ça va bouger. Ce n’est que de la bonne conscience pour les Blancs qui nous stéréotypent. Dans le genre « y’en a des biens et vous n’avez que ce que vous méritez ». Mais elles ne connaissent pas nos problèmes. Elles n’ont rien à voir avec nous. » Le ton est donné.

Le premier débat démarre avec deux heures de retard : Police, justice, prison… en finir avec la boucle infernale. À la tribune le MIB dénonce, exemples à l’appui, « les crimes et les assassinats commis par la police dans les quartiers. L’éternel recommencement. Toujours le même processus. Toujours la même manière d’agir. Qui se termine par la criminalisation de la victime. » Si les témoignages sont souvent poignants et criant d’authenticité, personne dans l’assistance pour contredire, ni même nuancer. Le micro passe. Les témoignages se suivent et se ressemblent. Deux heures de lamentations en face d’un public acquis à la cause.

Changement de ton. Grâce à la présence de deux hommes. L’un est membre des Black Panthers et vient tout droit de Detroit. L’autre fait partie du Citizen monitoring group, une association de l’est londonien, la banlieue la plus pauvre de la capitale anglaise. Vingt et un ans de prison pour le premier, pour avoir « réagi » à l’assassinat par la police de dix-huit jeunes Noirs. C’était à la fin des années 70. Réaction plus pacifique depuis, avec une demande : mettre en place un système de contrôle de la police par les citoyens. Refusé ! Mais cette mobilisation a suffi à faire chuter le nombre de violences policières. « Nous mesurons le degré de justice d’une société à l’obligation faite ou non à la police de rendre des comptes », affirme le deuxième intervenant. Mot d’ordre : la bataille pour la vérité. « C’est une histoire d’honneur. Il faut agir. Nous publions toutes les atteintes au droit dans notre quartier. Nous communiquons dessus. Tous unis. Si vous ne vous y mettez, prévient-il, je pourrai revenir ici dans deux, cinq, dix ans… j’entendrai les mêmes témoignages. »

Samedi 23 juin / Stands montés mais toujours pas la grande affluence du côté du canal. Mouvements de gauche ou apolitiques, depuis Sud étudiant jusqu’au Cercle Frantz Fanon en passant par les associations de défense de la Palestine. Représentés, les courants altermondialiste et post-colonial (Indigènes de la république) et les ténors, figures emblématiques de la lutte depuis la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 : le MRAP, le MIB, Motivé-es et DiverCité en tête.

Au programme du jour, projections de films sur les quartiers populaires, concerts et débats. À commencer par la précarité au travail. Amphithéâtre clairsemé. Mais syndicalistes, rmistes, universitaires, ouvriers et mères au foyer échangent de manière cash : « Pourquoi si peu de diversité dans les élites syndicales françaises ? Les travailleurs immigrés ne seraient-ils pas les abandonnés du syndicalisme ? » Une vraie bouffée d’oxygène pour un public lassé des stéréotypes. Stéphane, étudiant : « Cet événement montre le visage citoyen de la banlieue, un angle éloigné du traditionnel folklore rap/sport et de la thématique de l’insécurité chère aux médias. » Une volonté de décloisonnement qui a pourtant ses limites car menée par une constellation d’associations très marquée politiquement. Sentiment prégnant que seule une rupture avec le système permettrait de remédier aux maux des quartiers populaires… discours propre à inhiber les mouvements moins radicaux, mais tout aussi présents.

Autre thème particulièrement surprenant : les musulman(e)s engagé(e)s. Aurait-on la volonté de confessionaliser le public visé, de le réduire à sa religion ? L’auditorium est maintenant bondé. But affiché : aplanir les préjugés et sortir de l’homogénéité des discours sur le « groupe musulman ». Résultat mitigé : pas de propositions concrètes mais un rapprochement entre l’éthique musulmane et l’implication citoyenne. Fin de journée autour des femmes dans les quartiers. Témoignages intéressants… avec un regret, la faible représentativité des nouvelles générations.

Dimanche 24 juin / L’ambiance est au lendemain de fête : petit air de Woodstock dans le 93. Mais les militants de l’association des travailleurs maghrébins préparent déjà le prochain atelier : les chibanis. Sujet traité par une sociologue qui séduit la salle : la transmission de la mémoire est réellement en enjeu dans ce forum.

Conclusions en forme de perspectives : réfléchir et débattre sur la création d’un mouvement politique à la lumière des expériences et du militantisme de chacun. Lutter contre l’idée d’un désert politique dans les quartiers : l’histoire des cités est faite de luttes et de résistance. Il est grand temps d’en faire émerger une entité politique autonome et indépendante. Pas si facile. Plus de trois cents personnes en attente. Les conférenciers sont fatigués. Le mouvement aussi peut-être. Que fait-on ? Quelques prises de parole dans la salle. Salim : « Il faut trancher soit c’est un mouvement de masse et on l’organise, soit c’est du chacun pour soi et on reste des agitateurs. » Sophie insiste sur la suite des opérations : « Nous avons vécu trois jours intenses. Maintenant, les vraies décisions se prendront en octobre, lors du prochain forum. » Trouver un accord de politique commune, au delà des divergences, est-il concevable ? Comment travailler ensemble pour amorcer ce discours et rassembler ? Des désaccords existent et chaque acteur doit se remettre en question pour investir ensemble, le champ politique dès les municipales de 2008. Décor planté. Y’avait plus qu’à en discuter. Tentative avortée cette fois-ci. Le débat n’aura finalement pas lieu. Fin du forum sans aucune réelle explication. Rendez-vous pris pour la rentrée.

Au bout de trois jours, les participants parviennent finalement à se mettre d’accord sur un point : le besoin de se rassembler. Mais sont-ils prêts à en payer le prix ? À oublier leurs divergences, leurs spécificités et leurs querelles de clocher pour parvenir à un compromis ? À construire au lieu de rester dans la dénonciation ? Pas certain. Et vu sous cet angle, ce forum de Saint-Denis ressemble malheureusement à un rendez-vous manqué.

Samia Amara, Hélène Ganzmann, Myriam Konaté, El Yamine Settoul et El Yamine Soum

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Published by Républicain
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